Les corps eaux

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©Les faits Plumes

Je viens de Gascogne.

J’y suis née. J’y ai aussi stagné un petit moment.

J’y ai vécu des moments très calmes. D’autres plus violents.  Et puis… j’en suis partie. L’appel du Nénuphar qui a besoin d’espace.

Envie de me marrer, de voler de mes propres ailes. Besoin de migrer pour rependre le meilleur et m’éviter de reproduire le pire…

Comme la libellule, les années passant, j’ai fini par ressentir le besoin de m’échapper du liquide amniotique de ma terre natale. Pour aller vivre mes propres expériences. Voir du pays…

Glisser d’amont en aval des rivières, d’estuaires en estuaires, passer de territoires urbains en territoires ruraux, m’enraciner de sols en sols et me laisser enivrer de vers en vers par le son des flutes à becs. Tout en musique. En poésie. Telle une prophétie. Un appel du cœur. Un haut bois de vie. Tout simplement…

Mais Ana me l’avait dit ! Quitter sa grenouillère pour côtoyer les flamands roses cela requiert d’enterrer certains idéaux ! Et quand devant l’interface sensationnel, le cœur se met à turbiner à toute allure, il n’est pas toujours facile de contrôler ses émotions !

J’ai parfois eu la gorge serrée. Comme étranglée. Les amygdales en hématomes. Face au miroir, ma gorge bleue me renvoyait l’image d’une prairie où la flore variée peinait à se reproduire d’elle-même. J’avais refusé l’enfermement.  J’avais fui le renouvellement cellulaire du schéma familial et pourtant je restais au milieu, comme enclavée. Soumise, entre-deux. Entre terre d’ailleurs et… mère patrie.

Stérile, je devenais stérile. L’enfantement de mon propre avenir m’était impossible. Je ressentais encore les effets des épandages de leurs perturbateurs endoctrinant.

À la régulation naturelle des inondations provoquées par mes pleurs, se sont petit à petit imposées les vidanges des aquifères de mon cœur. Partir loin des siens ce n’est pas rien. C’est encore moins facile à faire en période d’étiage affectif. On s’accroche toujours au peu qui reste. C’est humain. Tel une poignée de mains qui s’éternise un peu.

De jour en jour, je m’asséchais comme un cœur drainé par la solitude qui diminuait significativement mes forces érosives. Je pompais phréatiquement dans mes réserves. Je tirais sur la nappe sans m’en rendre compte. Quand en tirant un peu plus sur le tissu, la carafe de mon arrière-grand-mère est tombée à terre, ce fût la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Je venais de détruire ma tourbière. De remblayer mon histoire…

A ce moment précis, je me rendis compte qu’il ne me serait plus possible de léguer son récipient d’eau en héritage. C’est alors qu’à l’instar d’une Ophélie quittant les eaux dormantes, je me ressaisis.

Je n’avais pas fait tout cela pour rien. Ce coup dans l’aile devait me permettre de voler plus haut ! J’ai poursuivi mon chemin.

J’ai fait la rencontre de substrats toxiques. Ils m’ont rendue plus résistante, persévérante et déterminée, y compris pour endiguer la cumulativité de leurs effets. D’autres sont restés en suspension. Ils m’ont appris la gestion par épuration maitrisé.  Le bon dosage, au bon moment. Certains ont changé au fil du temps. D’autres ont essayé de me consumer. J’ai consommé ma tristesse de les voir agir ainsi et ravalé ma fierté.  J’ai filtré leur venin. Cela n’a pas été facile. J’ai crapoté quelques clopes. Je me suis eutrophisée. J’ai ouvert les vannes. En matière d’alchimie, la biogéochimie ne trompe pas. Si tu veux rester en bonne santé tu fais le tri. Tu épures.

J’ai surtout fait de nombreuses belles rencontres. J’ai traversé des corridors d’amour de toute nature. J’ai trouvé refuge dans le cœur d’un cheval de Camargue. On étend nos valeurs. On s’essore mutuellement des mièvreries et tracasseries de la vie.  Cela fait un bout de temps maintenant que l’on a décidé de pâturer un bout de terre ensemble. On attend que le sol devienne fertile. On sème des graines.

La biodiversité de toutes ces vies fragiles et attentionnées a finalement contribué à m’offrir des conditions de vie favorables. Mon environnement s’apparente aujourd’hui à une forêt en mer. J’appartiens à une mangrove. J’ai perdu quelques palétuviers. Au revoir Manu… D’autres ont poussés, bienvenue Lilou … J’en ai croisés de toutes les couleurs et de toutes les espèces. Ils maintiennent mon social-écosystème vital. Ils m’irriguent de leurs richesses et écument mes déceptions. Ces parties de moi jouent des fonctions multiples dans ma vie. On se rend service. Ensemble on est plus que la somme des parties qui nous composent.

Le mois prochain, Roberto et Fred se marient. Ils se sont promis le jonc autour du doigt. Je suis impatiente d’assister à l’échange des joncs des crapauds !

Liseron Deshaies, l’ex de Fred sera là. Elle n’a jamais accepté qu’il la quitte pour Roberto. En bonne reine des prés gardés, j’en fais mon affaire.

Si je sens de l’eau dans le gaz, promis, je lui lance des boulettes d’eau !

© Les faits Plumes

(histoire et patronymes traficotés bien qu’inspirés par une certaine réalité)

6 réflexions sur “Les corps eaux

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