C’est pas moi! C’est la Nature à Voltaire!

La paréidolie d'Oleg Shuplyak

Peu de choses ont été écrites sur le Traité des Singularités de la nature de Voltaire. Bon, en même temps naturalistes confirmés merci de votre clémence cela fait tout de même partie de notre patrimoine commun! Et oui! Il faut seulement savoir replacer les choses dans leur contexte!

Si cela peut toutefois vous rassurer, aucun des naturalistes de l’époque ne prend la peine de discuter les théories qu’y développe Voltaire, pas même Buffon avec qui, vingt ans plus tôt, il avait déjà eu maille à partir à propos de l’origine des fossiles. Les théories de Voltaire concernant la présence des « coquilles » sur les montagnes constituent d’ailleurs le seul souvenir que l’on garde d’ordinaire des Singularités de la nature, où il développe tout aussi imprudemment ses propres hypothèses sur le polygénisme, la nature des polypes d’eau douce ou la formation des continents. Permettez moi de ne pas faire de commentaires

L’oubli dans lequel est très tôt tombé cet essai sur la science s’explique en grande partie par le fait que la critique s’est peu intéressée aux hypothèses et aux expériences de Voltaire dans le domaine de l’histoire naturelle. On peut dire que ce constat n’a pas pris de ride! En effet, à l’exception notable d’une quinzaine de pages que Jacques Roger consacre aux théories du philosophe sur la génération et d’études plus récentes sur ses conceptions géologiques, rares sont les travaux consacrés à l’intérêt qu’il portait aux sciences de la nature dans les quinze dernières années de sa vie.

Pourtant, Voltaire a manifesté un vif intérêt à l’égard de la biologie puisqu’il y consacre par exemple plusieurs articles des Questions sur l’Encyclopédie (1770-1772) ; il l’envisage également dans des ouvrages à vocation plus clairement polémique tels que L’Homme aux quarante écus (1768) ou les Dialogues d’Évhémère (1777). Et oui!! Même si l’apport de Voltaire reste anecdotique dans l’histoire des sciences, il se tient très précisément au courant des débats scientifiques, il lit la plupart des travaux des biologistes de son temps et correspond avec quelques-uns d’entre eux. Rendons à Voltaire ce qui est à Voltaire, svp!

L’attention que Voltaire porte à la biologie remonterait surtout, d’après Pomeau, à la visite de Damilaville à Ferney en 1765. Damilaville, encouragé par Diderot, essaye de convaincre Voltaire de l’inexistence de Dieu en avançant, entre autres preuves, les travaux de John Needham sur ces animalcules naissant spontanément de grains de blés putréfiés. L’existence des fameuses « anguilles » étaieraient l’idée que la matière inanimée contient en elle-même les germes de la vie. Voltaire, qui saisit immédiatement l’importance de cette « découverte », aurait décidé de prendre la plume pour ridiculiser celui qu’il surnomme bien vite « l’Anguillard ».

Avant la venue de Damilaville, le philosophe réfléchit en effet depuis plusieurs années à ces questions scientifiques, pour des raisons indépendantes des batailles qu’il mènera sur la place publique. L’intérêt que Voltaire porte à l’histoire naturelle est en partie lié à des réflexions d’ordre pragmatique et économique. L’achat de la propriété de Ferney en 1759, et son installation définitive deux ans plus tard, le poussent à s’intéresser aux sciences de la nature, parce qu’il se trouve désormais au milieu d’elle et qu’il doit la gérer pour en tirer le plus grand bénéfice…. Ok je vous l’accorde, ses préoccupations sont anthropocentrées… Et alors ? Vous croyez que les choses ont vraiment changées ? Et ben non !

Reprenons, lorsqu’il achète le domaine de Ferney, à l’âge de soixante-quatre ans, le philosophe est un novice dans l’art de gouverner un domaine. Il connaît même très mal la vie campagnarde. Voltaire est né et a grandi à Paris (c’est pas de sa faute!) ; exception faite de ses années à Cirey, il a surtout vécu dans les grandes capitales de l’Europe et dans les cours princières (on ne peut pas lui en vouloir, si ?). S’il se plaint continuellement des rigueurs du climat du pays de Gex, Voltaire se dit cependant charmé de la beauté du lieu et ravi de vivre en « solitaire » loin de l’agitation des villes (on veut bien le croire, n’est-ce pas?). « Je plains », dit-il, « ceux qui ne jouissent pas de la nature et qui vivent sans la voir. […] Moi qui ne suis heureux et qui ne compte ma vie que du jour où je vis la campagne, j’y demeurerai probablement jusqu’à ma mort. » Alors qu’il est encore aux Délices, qu’il s’apprête à acheter Ferney et qu’il écrit Candide, Voltaire entend lui aussi cultiver son jardin. Ben voilà, on sait pourquoi Candide fût un tel succès !! Au pied du mont Jura, le philosophe assure en effet qu’il mène la vie d’un « laboureur » et fait part régulièrement à ses correspondants des joies que lui procure son « métier d’agriculteur ». Il fustige la frivolité de ces « Parisiens qui n’ont jamais vu de charrue », qui ne savent donc rien de la nature et ignorent tout de l’ensemencement des terres ou du cycle des saison. Lui, veut tout comprendre.

Fort de cette science enrichie de son expérience quotidienne, Voltaire rédige un long article des Questions sur l’Encyclopédie consacré à la « Fertilisation » dans lequel prédominent les considérations économiques. Au propriétaire terrien, Voltaire préconise une gestion prudente et rationnelle de ses ressources, d’autant plus que les pratiques de consommation, fait-il remarquer, ont évolué au cours du 18e siècle. Il recommande surtout au seigneur de vivre dans son domaine afin de gérer efficacement le travail de ses gens. Son expérience lui dit aussi de se méfier des recommandations des traités sur l’élevage et l’agronomie, même s’il continue à consulter tout ce qui se publie alors sur ces questions. Car Voltaire veut être à la pointe du progrès et de l’innovation. Il ne lésine pas sur les dépenses et ne néglige aucune expérience. Il a ainsi mis en pratique les prescriptions d’Antoine Parmentier en plantant des pommes de terre et tente même de les substituer au blé pour en faire du pain.

Il est devenu de son propre aveu une sorte de « philosophe champêtre », une créature singulière, « le seul vieillard qui fasse des tragédies et qui plante ». Et c’est précisément dans cette posture que Jean Huber représente le grand homme dans un des tableaux de la Voltairiade. Voltaire tient en effet beaucoup à ses haies. Il veut pour son domaine les arbres les plus sains et en achète des centaines au nouvel inspecteur général des pépinières, François-Thomas Moreau de la Rochette.

Ouai enfin attention quand même !! Doucement!!

En somme, les seules véritables constantes de Voltaire en fait de sciences naturelles sont l’enthousiasme, l’émerveillement et le désir de tirer des conclusions métaphysiques des observations savantes : « Pour peu qu’on creuse, on trouve un abîme infini. Il faut admirer et se taire. »

Et s’il vous venez l’envie de suivre ses conseils et que vous obteniez des effets indésirables, je déclare que ce n’est pas ma faute mais que c’est la faute à Voltaire!

Et plumes!

Inspiré de Voltaire, laboureur et naturaliste. Ferney et la genèse des Singularités de la nature, de Renan Larue

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